La Vie après

Dire qu’on repasse par le même chemin après un deuxième cancer est faux dans mon cas. Je ne vis pas du tout l’après-cancer comme la première fois.

La terreur d’une récidive, les douleurs qui apparaissaient et que je prenais pour d’éventuelles métastases, l’angoisse de ne plus être là dans 6 mois, de ne pas voir grandir mes enfants… c’est terminé, ou à peu près.

Parce que j’ai vécu tout ça il y a 10 ans, je sais qu’avec de multiples chirurgies, il est normal d’avoir mal parfois, qu’un cancer souvent traîne des années avant qu’on en meurt, et que donc dans 6 mois, je serai sûrement vivante. Et je n’ai plus de nouveau-né, mes enfants ont grandi…

Je sais que les principaux foyers de cancer (mutation BRCA1) étant retirés -seins et ovaires-, j’ai a priori de bonnes chances de m’en sortir. Du moins c’est ainsi que je pense.

Je traîne donc mes séquelles bon an, mal an. Ma dernière intervention m’a pas mal handicapée, et 3 mois 1/2 après, mon bras n’est pas capable de monter bien haut. (Marre du kyné, alors tant pis, je fais avec).

Un tableau plutôt très positif que je brosse là, finalement, on pourrait croire que le cancer numéro 2 s’est bien passé. Je n’ai même pas perdu mes cheveux !
J’ai repris vite le travail, je n’en parle pas là-bas, parce que personne ne m’en parle.

Comme si tout était passé comme une lettre à la poste.

C’est en réalité tout autre chose. Depuis que je connais la mutation de ma fille, mon fardeau s’est déplacé. J’ai encore beaucoup de mal à accepter (qui le pourrait ?) qu’un jour, elle devra affronter le cancer. Ou plutôt qu’elle doive affronter la terreur de son potentiel cancer. Il n’est pas question de culpabilité, juste je sais que je n’en finirai maintenant jamais du cancer. Le mien, le sien, celui qu’elle n’aura peut-être jamais, comme celui qu’elle aura peut-être. Qu’elle en ait un ou pas, ça va l’accompagner. Le loup est dans la bergerie.
Je lis ça et là des témoignages de femmes BRCA libérées de leurs angoisses après un geste prophylactique. La seule issue apparemment pour se délester de cette trouille qui bouffe la vie de beaucoup d’entre elles. Je ne peux pas imaginer cette mutilation pour ma fille.

baigneuses, vers 1920,13x18cm.photo ND_ Roger Viollet

Autour de moi, tous veulent absolument revenir à la normale. Soit. Tout ça est tellement intime (et sans véritable issue) que je ne peux pas vraiment le partager. Ressasser ce truc en boucle n’a pas d’intérêt.

C’est aussi pourquoi je n’écris plus dans mon blog.

J’ai l’impression que tout ce que j’étais capable de partager a été dit.

Question reconstruction, ma dernière opération en janvier 2018 a un peu amélioré le résultat. Je peux même dire qu’étant donné le ratage du début, mon chirurgie a fait des miracles. Lorsque je vois des photos de reconstructions sur internet, je me dis que c’est en définitive pas si mal… pour une reconstruction !
Une ultime intervention à venir, le sein est encore trop petit. Il me semble que la greffe du dernier lipomodelage a totalement fondue… C’est la première fois, d’habitude, ça fonctionne bien avec peu ou pas de perte. Est-ce qu’à force, ça marche moins bien ? Ce devait être la dernière, mais finalement pas. J’ai demandé une pause. Je veux tout-de-même finir avant la fin de l’année. Ca peut attendre après l’été. Ce n’est pas essentiel, juste du fignolage.

Cela va donc faire bientôt 2 ans qu’on a retrouvé ce 2e cancer dans ce 2e sein.
Mes contrôles sont toujours tous les 4 mois. Alternance oncologue et gynécologue. Sans aucune imagerie. Plus besoin, m’a-t-on dit.
Mais en interrogeant la toile (et les copines de fb), je vois que les femmes sans seins ont tout-de-même des images annuellement. Majoritairement un IRM. J’ai donc demandé à mon oncologue le mois dernier. Non pas parce que j’étais particulièrement angoissée, mais parce que je voulais avoir un suivi normal (je suis suivie dans un simple centre hospitalier). Elle s’est renseignée, et en effet, j’aurai donc maintenant une écho mammaire tous les ans. Bon, c’est mieux. Comme quoi, il faut être bien renseignée pour bénéficier d’un suivi convenable…
Cela me faisait un peu drôle d’être laissée comme ça sans plus aucune vérification que le cancer ne revenait pas, alors que ça ne fait pas 2 ans.
Pas vraiment de stress à cet examen, et tout est ok, je l’ai passé cette semaine.
Donc tout bénéf.
Oui, comme je le disais, je n’ai plus vraiment une peur panique d’une récidive comme la première fois. Juste une peur gérable.
Et surtout, je me dis que le cancer pourrait réapparaître à tellement d’autres endroits que les seins ! Os, foie, cerveau, poumons. En toute discrétion, comme il sait bien faire.
Je ne serai pas la première.

Alors je continue un peu mon régime alimentaire anticancer, prends ma vitamine D, sans savoir si ce serait plus fort que la génétique. Mais ça ne me demande pas grand chose, alors…

Mais j’ai encore beaucoup de mal à reprendre le sport. Trop fatiguée, pas de « courage ». J’espère que les beaux jours et l’éloignement de ma dernière intervention vont changer la donne.

Par contre, j’ai un sursaut de vie. D’envies. Mon agenda est bien rempli, plus qu’il ne l’a été depuis 10 ans. Comme pour rattraper le temps. En profiter. Avant qu’une autre tuile déboule.

L’illustration de ce billet est une carte postale des années 20 et que j’adore, que j’ai trouvé à Marseille, des frères Neurdein. Je me vois avec ma fille, l’une soutenant l’autre (laquelle ?!), marchant d’un pas certain vers notre avenir, les pieds déjà mouillés…

 

 

 

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6 réflexions sur “La Vie après

  1. IsabelleDeLyon dit :

    Comme toi, je me suis habituée à l’idée que le cancer m’accompagnera le reste de ma vie, j’ai fait le deuil d’un retour à une vie normale dépourvue de cet envahisseur. Je suis certaine que d’autres opérations viendront et même si ça ne m’emballe pas du tout, je me suis résignée. Pour gagner du temps vie de bonne qualité, reste plus qu’à se faire bien suivre pour limiter les dégâts.
    J’ai aussi arrêté de vouloir être plus maligne que la génétique, je veux que mes filles aient ce qu’il y a de mieux en matière de suivi pour que si le cancer survient, il soit le plus petit possible et qu’elles puissent elles reprendre une vie sans cancer en maladie chronique.
    À l’hôpital de la Croix-Rousse, la gynécologue m’a dit que dans leurs cas, à 18 ans, elles viendront passer une visite et à suite de laquelle, leur cas sera examiné en commission et a priori, il en sortira qu’elles auront les tests génétiques et une politique de suivi sans rayons pour toutes les deux. C’est tout ce que je peux faire, essayer de leur éviter la gravité à défaut de pouvoir leur éviter le cancer. J’essaye de ne pas les empêcher de se projeter dans des métiers où un cancer chronique serait incompatible. Notre expérience servira à nos filles.
    Comme toi, j’ai du mal à me faire à ce corps, à me l’approprier car même réussie, une reconstruction n’est pas un retour à la normale, mon corps n’attire pas l’attention mais je ne suis pas encore habituée à cet assemblage, un peu l’impress d’etre un puzzle, je sens les morceaux assemblés mais pas l’unité comme avant.
    Je suis contente de te lire, je sens dans tes propos une certaine lassitude qui reflète celle que je me traîne même si comme toi, mon amour de la vie transparaît.
    Pas facile notre vie mais nous nous en sortons et nous pouvons nous projeter et profiter de tous ces petits moments qui rendent la vie si belle.
    Je t’embrasse Méli et n’hésite pas à me faire signe si tu passes à Lyon.

    Aimé par 2 personnes

  2. Chartres dit :

    Un petit signe pour te dire que ton témoignage m’a bouleversée tant tes mots rejoignent mes maux….bref, je n’ai pas la force d’en dire et écrire plus. Je continue à lire ton blog….

    Aimé par 1 personne

  3. Ritter Annie dit :

    C’est la première fois que j arrive à lire un tel article mais c’est tellement ressemblant à ce que je ressens. Premier cancer en 2009. Essai de reconstruction en janvier 2015. Décès de ma Maman en mai 2015 et qu on ne vienne pas me dire qu il n’y a pas de relation de cause à effet :second cancer en novembre 2015. Je suis si fatiguée. Je veux vivre encore et encore. Merci

    Aimé par 1 personne

  4. zaza dit :

    Salut Méli,
    J’ ai envie de te dire avant toute chose.Continue d’écrire, ne t’arrête pas.Tout ce que tu écris est tellement juste, bien écrit et reflète les angoisses et les désirs de vivre.
    Notre vie continue différemment avec nos peurs pour nos filles qui évitent souvent le sujet, nos douleurs résiduelles et l’incompréhension quasi générale des non cancéreux qui pensent que tout est rentré dans l’ordre des autres même si plus rien ne sera jamais comme avant.Tu as un vrai talent d’écriture, continue l’écriture même si cette écriture ne parle plus de ta vie mais écris .Certains rêveraient d’avoir ton talent.Bravo pour tout.

    Aimé par 1 personne

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