Un nouveau départ

Le cancer nous donne un sacré coup de vieux. Tout-à-coup, on a la sensation de se rapprocher à grand pas d’une mort qu’on imaginait vaguement dans quelques décennies. Le corps doit faire front. Et le mental.

dessins pré-opératoires

dessins pré-opératoires à la phase 2 du DIEP

La reconstruction ferait presque pense qu’un retour en arrière est possible. Ce n’est pas tout-à-fait faux, car en effet, on a la sensation d’une renaissance, d’un nouveau départ. Le désir fou d’un retour vers cet « avant » qu’il faut calmer. C’était la condition pour que j’accepte cette nouvelle poitrine, bien différente de mon ancienne.
Le taux de satisfaction des patientes après un DIEP est assez élevé (voir page 46-47 du rapport de l’HAS 2011). Au delà des résultats cosmétiques objectifs, le deuil d’une nouvelle poitrine qui ressemblerait à celle d’avant, joue dans l’acceptation du résultat final.
Le processus est long. Pour ma part, chaque nouvelle chirurgie (6 en tout) a été un mélange d’espérance (avant) – déception (après) – espérance (encore après). Je sais que ma satisfaction est raisonnée. Que mon regard, mes pensées se battent sans cesse face au miroir. C’est un travail de chaque jour. On ne se réveille pas en se disant, ha la vache, c’est extra ! Il faut sans cesse évaluer le progrès, se dire que ce qui ne va pas sera certainement atténué à la prochaine opération. J’en étais venue à vivre dans l’attente d’une prochaine intervention. Au point que le nombre finissait par ne plus importer. Effrayant pour celui qui n’est pas dedans. Oui, j’ai appris de moi, une volonté insoupçonnée avant. Cet acharnement nécessaire qui permet de tenir dans la longueur. Même si en cette fin d’année, j’étais un peu lasse et que je languissais d’en finir. Mais je savais que s’il le fallait, une autre chirurgie aurait pu encor suivre. J’ai moi-même demandé des améliorations non indispensables. Mais qu’il m’aurait proposé à coup sûr ! La symétrie de mes deux seins n’était pas parfaite, donc cette dernière opération qui devait se résumer à la création de la PAM, a été augmentée d’un nouveau lipofelling (le cinquième). Facultatif, et même inutile pour certains sans doute. Mais je voulais aller au mieux de ce qui est possible. Pour n’avoir aucun regret. Et c’est aussi la philosophie de mon chirurgien reconstructeur. « On peut toujours réintervenir ». Une spécialité médicale dont la satisfaction professionnelle est dans le résultat le plus proche de l’avant, mais aussi et surtout dans la satisfaction de la patiente. C’est clairement son objectif, il me le répète souvent. Il veut mon bien. Ca fait un peu enrôlement tout ça, hein ? C’est un pas de deux qu’il faut suivre… Et dans la salle d’attente, je vois bien comment les patientes parlent de ce professeur : c’est quasi de l’ordre de l’ensorcèlement ! C’est vraiment à cette condition que les choses peuvent bien se passer. Sinon tu fuis en courant !

J’ai donc appris que le temps joue en sa/ma faveur. Que le travail de reconstruction est un cheminement qui va forcément vers un mieux. Alors que le parcours de cancer offrait une porte de sortie que je ressentais étroite, là, j’ai eu la sensation d’une succession de portes à ouvrir.

Mais avant cette sensation subtile et qui donne des ailes, il faut reconnaître que c’est un sacré parcours du combattant. Mais vraiment différent du parcours cancer, cela va de soi. Il n’est jamais question de mort, ce qui indéniablement est LA différence.
Notre relation au corps s’en trouve totalement changée. Le chirurgien se contrefiche de notre passé. Et il est à peine dans le présent, mais tourné vers un après.
Ce qui est assez déconcertant pour la patiente.
Chaque intervention chirurgicale ne doit pas être vu sous son apparence réelle, mais comme une étape vers un meilleur. Quand ? Va savoir. Flou artistique. Confiance aveugle. Là, on se rapproche du cancer.
Sauf que le chirurgien est extrêmement droit dans ses bottes, sûr de lui, il sait qu’à la fin, la patiente sera satisfaite, ou du moins, aura des raisons de se réjouir.

J’ai appris à me regarder à nouveau dans le miroir. Sans amertume. J’ai choisi ce parcours, je me réapproprie ce corps laissé en friche.
J’avais espéré que cette reconstruction chirurgicale m’aiderait à effacer l’ardoise. Mais je sais qu’elle n’est pas la seule à l’avoir fait. Qu’en amont, il m’aura fallu des années pour en arriver là. Je suis vraiment admirative de ces femmes qui enclenchent un processus d’opérations juste au sortir des traitements. Cela me parait énorme d’avoir à gérer les 2 fronts. Le cancer et les chirurgies successives, avec un potentiel de complications non négligeable. Chapeau. Mais à chacune son heure.
J’ai appris que j’étais capable d’un truc un peu dingue. De mon propre chef, décider ça… Je n’en reviens encore pas. D’autant que ce parcours est très solitaire. Il est hors maladie, donc plus secret vis-à-vis des autres. Caché. Trop intime pour pouvoir le partager. Incompréhensible souvent. Seul le compagnon voit.

Mais l’entourage comprend qu’il se joue là une renaissance. Se réapproprier son corps, c’est aussi renvoyer une nouvelle image de soi aux autres. Un mieux-être qui transparait.
Un nouveau départ.

6 réflexions sur “Un nouveau départ

  1. Isasuisse dit :

    Bel article sur la réappropriation. L’histoire continue …………..et ne continue pas en cas de mammectomie/reconstruction.
    Tu le dis très bien. Attendre pour que l’histoire du cancer ait eu le temps de se dérouler, de se « résoudre » pour que l’histoire de la reconstruction commence.

    Mon expérience est différente.
    J’ai eu une « belle » tumorectomie (en fait une puis une autre un an après, qui a fait du dégat esthétiquement) sur le haut du sein, creux en profil, longue cicatrice de face. Je n’ai pas de problème avec cette cicatrice et ce manque de matière, je n’ai jamais pensé à une opération. L’enjeu est différent, et je pense que je ferais clairement une reconstruction en cas d’ablation. Je pense aussi que je ne la ferais pas de suite, je ressens les choses comme toi.
    J’y avais réfléchi car avant la 2e opération, c’était une hypothèse.

    Juste pour dire que, comme souvent je me retrouve dans ce que tu écris😉
    Merci

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  2. zaboton dit :

    Coucou chère Méli,
    Comme c’est agréable de sentir renaître la femme ,l’espoir ,la féminité.
    Quel beau parcours dont je n’arrive pas encore à imaginer le tracé.
    Tu as foncé ,tu y as cru.
    Chapeau ,ça me laisserait presque l’espoir de choisir un jour ton chemin.
    En attendant ,je me contente de lire des beaux témoignages!
    Merci méli
    Bises neigeuses(50 cm)

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  3. lamocheteuse dit :

    Merci pour ces mots si positifs ! Oui, j’ai souvent l’impression que les autres, proches ou moins proches ont dû mal à comprendre ce qu’on vit de l’intérieur. Je me suis énervée souvent, et finalement, j’ai pris la plume, enfin la souris pour décrire tout ça dans un blog. Et ça fait tellement du bien de témoigner …
    Tu es bien avancée dans ce nouveau chemin. Continue TA route …

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  4. IsabelleDeLyon dit :

    Comme toi je ressens cette immense différence entre une réparation et un acte chirurgicale pour sauver nos vies ! L’enjeu est si différent et vécu aux antipodes, l’un est une contrainte absolue, l’autre est une quête vers une identité qui nous convient mieux.
    Je revis depuis ce corps retrouvé, je revis en terme de rayonnement. J’avais besoin de cette réparation physique pour que ce poids du cancer soit moins lourd au quotidien.
    Heureuse pour toi que tu sois arrivée au bout !
    Bises

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  5. Isabelle Schöps dit :

    De l’eau a coulé pour toi depuis cet article sur ton DIEP, et pour moi aussi, depuis 3 ans.
    Récidive pour toutes les 2, elle était grave dans ton cas, plus modérée puisque sans chimio pour moi mais ablation-reconstruction immédiate qui a foiré dans les grandes largeurs;-(

    Donc j’envisage le DIEP en voulant trouver aussi LE chirurgien, talentueux et fin, positif et honnête, flexible et encourageant! Le portrait que tu fais du tien me parle en terme d’humanité et de fiabilité.
    Une très mauvaise expérience il y aura 2 ans avec un chirurgien plasticien qui manquait d’humanité et que je ne sentais pas en fait…mais prise par la panique, comme ma récidive était un in situ grade 3 (avec les caractéristiques du 1er cancer grave de 2004), j’ai fait confiance à sa réputation et … après 3 opérations:
    – ablation-reconstruction par prothèse avec membrane pour lier le muscle et la prothèse, technique suisse abandonnée en France à cause des risques d’infection;-(,
    – reprise de la cicatrice non cicatrisée car infectée, après échec des antibiotiques
    – ablation de la prothèse et curage au maximum de toute la zone et peau nécrosée

    c’est vraiment la catastrophe esthétique, des creux, une vue imprenable sur le relief de mes côtes, Beyrouth après les bombes, à pleurer! Il paraîtrait que je manque de pectoraux, pas de chance!

    Donc le DIEP, et avec un bon! je relirai attentivement tes témoignages à ce sujet.

    J’espère que ton autre reconstruction te satisfait aussi, Méli, je te souhaite tout plein de bonnes choses pour 2018 et te remercie pour tes articles, anciens et nouveaux, dont je partage souvent la sensibilité, le ton et apprécie l’humour.
    Je t’embrasse
    Isabelle

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    • Mélilotus dit :

      Je n’ai pas le même bonheur de retrouver un sein comme ce fût le cas avec le DIEP. J’ai eu des soucis (infection, échec de greffe,…) mais au final, je ne le regrette pas, car le résultat m’a comblé, dans tous les sens du terme. J’espère vraiment pour toi que tu arriveras à concrétiser ton projet, pour reconstruire Beyrouth. Merci pour ton témoignage ❤

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