Je me souviens

J’ai participé il y a un an, en juin 2011, à un concours littéraire organisé par le Pôle Citoyen Cancer.
De nombreux textes, souvent très touchants, et mon préféré : « Les Tresses de Manu ».

Voici le mien :

Je me souviens…

Je me souviens que j’ai hurlé quand on me l’a annoncé
Je me souviens qu’ensuite, j’ai été extrêmement calme
Je me souviens que le lendemain matin, je suis allée à la banque pour faire une procuration de mon compte à mon compagnon
Je me souviens que je voulais tout ranger, classer, papiers, placards, cave, grenier, avant de partir
Je me souviens de la rentrée des classes de mes deux enfants, que je croyais être la dernière pour moi
Je me souviens que je pensais que je ne passerai pas Noël
Je me souviens que les gens atteints autour de moi en étaient tous morts
Je me souviens que je me demandais si ma grossesse ne m’avait pas précipité vers la tombe, car les médecins parlaient d’un facteur aggravant
Je me souviens avoir pensé aussi que mon bébé m’avait sauvé la vie
Je me souviens de l’angoisse que je transmettais au bébé, à mes enfants
Je me souviens que mon accouchement fût une parenthèse enchantée
Je me souviens que mon pansement le premier jour, était si épais qu’il donnait l’illusion que tout n’avait pas été enlevé
Je me souviens des 24 heures qui me séparèrent de mon bébé lors de la scintigraphie
Je me souviens des médicaments contre la montée de lait
Je me souviens que je ne pleurais presque en continu lors des chimiothérapies à l’hôpital
Je me souviens que j’étais la seule et que je me demandais pourquoi
Je me souviens du matin où mon compagnon m’a tondu sur la terrasse, il y avait des cheveux de partout qui s’envolaient
Je me souviens que j’aimais bien ma perruque et mes turbans
Je me souviens que lorsque je triais la layette ‘18 mois’, je m’effondrais de chagrin
Je me souviens du jour où on a baissé mes doses de chimio parce que mon organisme ne les supportait pas
Je me souviens qu’à la lecture d’un livre, celui de Servan-Schreiber, j’ai commencé à reprendre espoir
Je me souviens alors m’être lancée à corps perdu dans la lutte
Je me souviens que la première fois où j’ai essayé une prothèse externe, j’ai eu la sensation fabuleuse quoique fugace qu’on me redonnait mon sein
Je me souviens que dès le départ, j’ai balayé l’idée d’une reconstruction
Je me souviens que je me demandais si ça se voyait
Je me souviens que chaque nouveau mois entamé, chaque saison, était fêté
Je me souviens que parfois, je pleurais après l’amour
Je me souviens précisément de la première fois où j’ai senti dans le vent, mes cheveux me chatouiller à nouveau le cou
Je me souviens que le psychiatre que j’ai vu m’a dit que je n’avais pas besoin de lui, et que je ne savais pas si je devais m’en réjouir : sa parole contre la mienne
Je me souviens que les médecins disaient que l’après est parfois plus dur et que je ne pouvais pas y croire, pourtant
Je me souviens de toutes les fois où j’ai cru à une récidive et que j’ai fait faire des examens complémentaires, qu’on m’accordait volontiers, ce qui renforçait mes angoisses
Je me souviens que le lendemain de ces examens toujours négatifs, je focalisais sur une nouvelle douleur, et que je me disais que je n’en sortirai jamais, et pourtant, si
Je me souviens de la rentrée à la maternelle de mon petit dernier, sa petite main dans la mienne
Je me souviens qu’à ma reprise de travail, les gens ont fait comme si de rien
Je me souviens que pendant très longtemps, la maladie a accaparé ma pensée, ma vie
Je me souviens que je n’avais plus aucun projet, et maintenant si
Je me souviens que j’ai eu terriblement peur, et que j’ai maintenant raisonnablement peur
Et c’est déjà ça.
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8 réflexions sur “Je me souviens

  1. Chartres dit :

    Moi aussi, je me souviens presque des mêmes peurs que les tiennes …Ce dont je suis certaine (car ce n’est pas un souvenir), c’est que ma vie a été et reste encore à ce jour, 4 ans après , bouleversée! Tout est vu maintenant sous un autre éclairage, celui de l’urgence de vivre . De nouveaux problèmes liés à cette urgence sont là et je ne sais pas les résoudre! Les amis, l’entourage ne comprennent pas ! Pour eux, la « bad story » est finie!Je suis GUERIE…

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  2. Yelena dit :

    Ce que je viens de lire, comme je l’ai ressenti, aussi… Quel cauchemar ce fut ! Je ne sais aujourd’hui, où j’ai puisé les forces pour vivre tout ça. Je reste avec mon port-à-cath, mon onco ne veut pas que je l’enlève. Je vis, je suis heureuse d’être en vie. Mais la mort de Brigitte Engerer, grande pianiste, dimanche, m’a à nouveau fait douter. Combien j’avais misé sur sa victoire. Elle n’a pas atteint ses 60 ans, nous avons la même année de naissance. Paix à son âme, et que nous puissions vivre encore longtemps, toutes mes soeurs de K. Bisou Méli

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  3. Valérie dit :

    Chère Méli, je suis très touchée par tes souvenirs. J\’ai souvent pensé que ma fille m\’avait aider a découvrir mon cancer et a me soigner a temps. J\’ai aussi passé beaucoup de temps a faire le tri dans mes affaires, a tout ranger et je le fait encore….J\’achète des vêtements beaucoup trop grands à mes enfants et je rempli leurs placards de notre avenir ensemble pour être bien sûre que nous serons encore ensemble.
    Amicalement. Valérie

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  4. catherine dit :

    Oui je me souviens aussi comme nous toutes, je me souviens que ce qui a prédominé est la Terreur, je me disais que j’aurais pu faire un casting pour un film catastrophe américain, j’aurais eu le rôle. MAIS….mais, je me souviens également du documentaire sur lequel je suis tombée par hasard, tard le soir, juste après qu’est été enlevé mon sein : « quand l’esprit guérit le corps »…un déclic, plus qu’un déclic, une porte qui s’ouvre, un truc formidable qui m’a donnée une énergie extraordinaire en plus des livres de David Servan-Schreiber bien entendu. Bref dans un drame sentimal américain qui finit bien avec une superbe héroîne qui se bat contre un truc affreux…..et bien j’aurai eu le rôle aussi.
    Salut chaleureux à toutes.

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  5. Elyse dit :

    Des souvenirs qui font écho … Ton texte est touchant, il est beau …

    Moi je me souviens de cette seconde où j’ai perdu mon insouciance à jamais … et de toutes les heures passées depuis où se mêlent la trouille & l’espoir .. 3 ans après cette seconde là, la peur est toujours aussi difficile à gérer.

    Merci pour ton blog, merci pour tes mots, j’y trouve beaucoup de réconfort & beaucoup de plaisir !

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  6. Martine Halize dit :

    avec toi je me souviens
    il y a 5 ans bientôt nos chemin se sont croisés
    tout est dit et des larmes perlent
    oui je me souviens que je voulais que mon fils termine ses études et que je voulais voir grandir des petits enfants…….. mon petit fils est né 9 mois après la fin des traitements…….
    Je me souviens l’immense joie ressentie à la fin de la réprésentation théâtrale en mai 2008: je l’avais fait malgré tout……
    La peur est toujours là mais gérable!!!
    Les projets reprennent le dessus

    Merci de toi

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  7. Mélilotus dit :

    MERCI à vous ! Vous êtes si gentilles, présentes, merci pour tous ces commentaires si chaleureux !
    Plus vraiment présente sur mon blog mais un peu plus sur Facebook, n’hésitez pas à m’y retrouver. Je vous embrasse et vous souhaite un bel été.
    A très bientôt,
    Méli

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