La jauge

Ne rien laisser voir,

surtout porter un vêtement couvrant,

oh et puis non,

ne pas s’en faire et mettre ce qu’on veut,

se dire je m’en fous,

et puis finalement se dire que non, je m’en fous pas,

se dire que ça se voit même pas,

et puis au détour d’un miroir, d’un certain angle, voir qu’on voit,

estimer que ce vêtement est tout-à-fait couvrant,

puis se dire le lendemain qu’il ne l’est pas,

envier l’hiver et ses cols roulés,

se demander comment on a pu mettre ce haut,

le donner pour être sûre de ne plus le remettre,

se demander ce que les gens auront pu penser,

même si on se dit qu’on se fiche du politiquement correct,

ne pas pouvoir s’empêcher de regarder les poitrines des femmes,

mater leurs vêtements, couvrants… pas couvrants,

se rappeler le temps où on portait des décolletés,

se dire que c’est débile de s’apitoyer,

déprimer à force d’essayer en boutique des fringues qui montrent trop,

se faire conseiller par une gentille vendeuse, finalement acheter,

le regretter, rager,

maudire le moindre magazine féminin à la gomme,

puis se dire je m’en fous, mais en fait pas,

arrêter de se croire au dessus de tout ça,

se dire c’est pas grave, tu es vivante c’est l’essentiel,

se dire qu’on a pas le droit de se plaindre puisque c’est un ‘choix’,

puis se dire qu’on a rien choisi du tout,

qu’on veut juste ne plus souffrir,

juste ne pas se voiler la face,

alors se dire qu’on peut laisser voir son trou,

que c’est pas si grave, que cette robe, elle était jolie,

que c’est trop bête, est-ce-que ça se voit vraiment,

et si ça se voit, et bien qu’est-ce-que ça va susciter comme réactions,

dégoût, pitié, empathie,

de toutes façons, les gens diront rien, ils feront comme si, et moi aussi,

alors se dire que ça ne change rien,

et finalement mettre cette robe si chère payée.

se dire qu’en fait, tout est question de jauge,

aller jusqu’où ?

limite sans cesse changeante,

chaque matin en s’habillant,

remettre à plat cette jauge,

épuisant,

râler parce que ce sera comme ça tout l’été,

toute la vie.

Illustration : l’album ‘VU’ du Velvet Underground…

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5 réflexions sur “La jauge

  1. yelena dit :

    Comme je partage ce que tu dis, j’éprouve la même chose que toi, c’est dur tout de même, surtout l’été.Le pire, ce sont les plaisanteries sur les nichons, supporte plus.

    Vu ce soir une émission sur la 3, la bouffe dans nos assiettes, révoltée je suis !!! Un vrai scandale, tout ça pour le fric !!

    Et nous on souffre, il y a des jours diifficiles où ça gamberge, moi aussi. BZZZ Méli

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  2. Marielea dit :

    Bonjour Méli, je me languissais de tes petits papiers…je sens toute ta détresse.. c’est très triste ces matins à remettre la jauge ou la situer .. Comme tu le disais « c’est pour –
    presque – toute une vie  » ( il est possible de changer d’avis et choisir la reconstruction ?? ) Je pensais que tu avais d’autres  » talents « physiques à mettre en exergue et en avantage .. et
    tenter d’amnistier  » ce sein manquant « – ( qui a sauvé ta vie en étant sacrifié) , en avantageant , gratifiant une autre partie physique , tout aussi belle et sexy…  Avec toute ma
    tendresse, Marielea

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  3. IsabelleDeLyon dit :

    C’est signe que tu vas mieux, que le cancer prend moins de place si tu commences à penser à toi, à ton physique.

    Au moment de mon cancer, de ma tumorectomie, je m’étais dit, je ne me ferais jamais opérée pour arranger mon sein. Et puis le temps passant, la vie reprenant son cours, j’ai eu envie de pouvoir
    m’acheter ce que je veux sans cette dictature du cancer. Un lipomodelage de fait, un deuxième en septembre et je suis heureuse. Je me sens merveilleusement bien, je porte des hauts moulants, des
    décolletés, personne, absolument personne ne pourrait se douter que j’ai toujours un sein un peu biseauté, que j’ai eu un cancer du sein et que j’ai toujours des traitements. Le cancer est encore
    sorti un peu plus de mon quotidien, moins d’emprise sur ma vie.

    Pourquoi pas une petite opération? peut-être que tu n’en as aucune envie mais cette idée doit certainement commencer à te traverser l’esprit.

    Et puis le pac, maintenant ça m’est complètement égal, la cicatrice qui va avec aussi. Je vais même m’acheter un maillot en bandeau, c’est dire…

    Je trouve qu’on paye le prix fort pour vivre alors profitons de cette vie pleine de saveur.

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  4. Cathie dit :

    Très bien écrit, c’est tout à fait ça.

    Avec le temps la jauge se calme et fait moins le yoyo. J’ai surtout appris à être ma meilleure conseillère, les vendeuses y mettent plein de bonne volonté, mais ça rate à tous les coups… Je
    sais maintenant comment « scanner » un vêtement, c’est rapide : mes critères de hauteur, de largeur, de boutons, etc… c’est sûr, ça accélère le temps de shopping… n’empêche que je fais encore
    des boulettes, mais beaucoup moins. C’est rageant et frustrant de rapporter un fringue qu’on ne mettra pas, le laisser à la boutique met beaucoup moins en colère.

    Mais c’est sûr, c’est toujours sur le fil, ça semble décontracté, en fait c’est très surveillé 😉 Mais ce qui est sûr aussi, c’est que ce n’est pas ça qui me fera retourner sur le billard !

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  5. Cathie dit :

    je ne croit pas qu’il soit possible d’être au dessus du cancer…

    Ainsi je vois fleurir des icones twitter, facebook… rejoindrais-tu les réseaux sociaux !? Ce serait super

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