Les Romains et les germains

« Il fût un temps où on ne mesurait pas les forêts en hectares mais selon le nombre de cochons qu’on pouvait y nourrir. Exemple : « j’ai une forêt de 30 cochons ». A la même époque ou un peu plus tard, on mesurait les potagers en choux (il fallait qu’ils mesurent 13 choux de long au minimum, les calculs sont un peu compliqués, disons qu’on comptait un chou par jour et par famille).
Voilà résumé deux conceptions de la nourriture, héritées d’un très lointain passé, mais qui continuent de nous travailler. L’une vient tout droit de l’Antiquité : un idéal de modération à base de légumes, d’huile d’olive, de pain et de vin. Bouillie de céréales, légumineuses, puis un peu de fromage, rien de trop. Pour les Romains, les céréales, les légumes, la vigne ont de la valeur parce qu’ils sont cultivés par l’homme. Ils sont la civilisation.
Dans l’autre vision, plus sauvage et plus jouisseuse, l’important, ce sont ces fameux cochons élevés sous les arbres, dans toute l’Europe, en compagnie des bovins, prêts à rôtir ou à bouillir eux aussi. Il suffit de s’en saisir pour préparer une sacrée ventrée agrémentée de baies sauvages cueillies à la diable, de champignons, bref de tout ce que l’on trouve à foison dans la forêt. Pour faire passer ça, du cidre, de la bière et du lait : c’est le style  germain. L’image d’Attila, le fléau de Dieu, traversant nos livres d’histoire avec un gros steak qui surit sous sa selle – mais avait-il une selle ? – nous donne de ce courant-là une vision extrême mais ô combien fascinante.
Autant les Romains détestaient les forêts et les lieux incultes, autant les Germains les considéraient comme leur garde-manger personnel. Chacun, évidemment, est le barbare de l’autre : d’un Goth
goulu, les Romains se moquaient en disant qu’il n’avait jamais goûté de salade. D’un évêque trop ostensiblement sobre, les Nordiques refusaient l’autorité, affirmant qu’il n’était pas un homme.
D’un côté le comportement viril consiste à garder la maîtrise de soi. De l’autre, il s’agit de manger le cochon entier, le plat avec, plus quelques hectolitres de bière, le tout sous les applaudissements, car on admire celui qui peut ingurgiter plus que les copains.
On remarquera que, d’une certaine manière, ces antiques visions de la nourriture perdurent. Les héritiers des Romains prônent les régimes « crétois », « macrobiotiques » à base de salades et de légumes biologiques arrosés d’un filet d’huile d’olive, ils affectionnent le poisson à la vapeur et s’efforcent d’avoir un rapport maîtrisé à la nourriture. S’ils boivent du vin, c’est modérément, ils apprécient les jus de fruits frais et la tisane. Le légume, la crudité sont leur cheval de bataille face à la crise de la vache folle.
En face, les mangeurs de fast ou junk-food, adeptes de la trilogie ketchup-hamburgers-frites ornementée de glaces, de barres chocolatées et de bières. Un énorme appétit tout en méandres et en caprices qui conduit par exemple les jeunes Américains à manger plus de … 20 fois par jour, le congélateur familial faisant office de forêt sauvage, avec ses proies variées à disposition.
Evidemment, ce n’est pas si simple : selon les circonstances, la majorité d’entre nous se range tantôt du côté romain, tantôt du côté germain. »

Extrait de : ‘Stratégie de la framboise‘ de Dominique Louise-Pélegrin, éditions Autrement, 2003.

Ouf, ça m’a pris un temps fou à recopier !!!! Mais j’adore ce texte, que m’a fait découvrir mon chéri, et j’espère que ça vous parle aussi. J’attends vos commentaires, Romain ou Germain… ?!

Une réflexion sur “Les Romains et les germains

  1. Scim-scim dit :

    Hum, plutôt romaine par ma mere et germaine par mon pere !!
    En tout cas, super texte. Ça donne envie de lire le livre.

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